MONSIEUR A OU LES DÉRIVES DE LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE

Un homme, nommons le M. A (comme anonyme ou Antigone), salarié d'une grande société de télécommunication, se donne la mort. Sur son lieu de travail il met en scène son suicide par le feu. La force tragique de son acte ne peut pas laisser indifférent, sauf ceux pour qui cet acte entre dans le cadre de l'adaptation ou non du travail aux conditions de la mondialisation. Mort par le feu. Dans cette préméditation et cet accomplissement devant son ancien bâtiment de travail, M. A n'a pas reculé devant un acte atroce de douleur. Comment mesurer la souffrance intérieure qui l'a amené à ne pas craindre la mort par le feu ? M. A s'est donné en spectacle.

Un commando des USA a mis le feu au bâtiment dans lequel Ben Laden vivait. Arrêté, l' « ennemi n°1 » a été froidement exécuté selon les ordres reçus. Sous les yeux de la Maison Blanche qui a suivi en direct le bon déroulement de la mission. Le pouvoir politique se met en scène en théâtralisant l'absence de certitude : pas de photo, pas de corps, pas de vidéo. M. Obama, prix Nobel de la paix, s'est donné en spectacle. Sa réélection est peut-être assurée.

Devant des milliards de téléspectateurs Barbie a épousé son amour de Ken prince anglais qui un jour peut-être montera sur le trône du Royal Kingdom. La société bling bling n'en finit pas de mettre en scène l'inutile.

Un pape a été canonisé quelques années après sa mort. Cérémonie suivie par des centaines de millions de spectateurs et télévisions qui nous ont fait croire que c'était essentiel à la marche du monde. Un pape qui a préconisé l'abstinence comme moyen de contraception et protégé une partie pédophile du clergé... Ringardise d'une mise en scène d'un autre âge aux costumes blancs immaculés. Société du spectacle.

N'en déplaise à ceux qui pensent que notre pays doit produire des armes et les vendre, nous ne pouvons pas nous abriter derrière la technologie pour permettre à des dictatures de perdurer (et éventuellement de recevoir fastueusement nos dirigeants ou de concéder des rétro commissions aux uns et aux autres). Le théâtre de la guerre a beaucoup de succès.

Le mensonge est mis en scène, asséné, diffusé, répété, relayé par des médias avides d'infos croustillantes.

Cette mise en scène du mensonge permet d'organiser une société médiatique du divertissement pour soutenir le moral des troupes. Les grandes chaînes populistes diffusent des programmes pour faire oublier les soucis de chacun pendant 1 heure ou 2. Comme si les soucis allaient s'envoler. Le public doit être puéril, naïf et avide de jeux. Les programmes du samedi soir sur les deux grandes chaînes télévisuelles préparent au crac crac du samedi soir avec allégresse. Il faut confondre peuple et foule. «  Remplissez les salles et on vous aidera » (lettre de mission au ministre de la culture en 2007) consiste à mener une politique du pire en condamnant tout un petit monde de créateurs qui jouent dans des salles de proximité, qui ne font pas obligatoirement le plein et ne recherchent pas la gloire. Copeau dans les années trente demandait qu'on accompagne les créateurs pas qu'on rétrécisse leur champ d'action.

Mais l'oubli ne tue pas la réalité. En quoi un divertissement qui questionne, incite au débat, à la confrontation, à l'intelligence, est-il inutile ?

Monsieur A me reste en mémoire. Dans son acte prémédité, préparé, exécuté, il nous dit qu'il y a une autre façon de considérer l'humain dans ce monde où le profit justifie la destruction et la terreur. Dans son refus de la dictature du travail financiarisé, M. A rejoint la tragédie antique. Antigone, en enterrant son frère félon, se dresse contre l'interdit du tyran qui la condamne à une mort certaine. Il faut se souvenir de M.A.

Les artistes sont porteurs de cette nécessaire transmission de la condition humaine. A ce titre, les hommes et les femmes qui s'inscrivent dans une démarche de création témoignent de cette exigence d'ingérence humaine.

Nous accueillerons, pour la 6° année et comme chaque saison, des compagnies expérimentés, débutantes ou émergentes. Les compagnies sont invitées et nous partageons les recettes ce qui confirme notre précarité. En mars nous organisons la 2° Quinzaine de la jeune création en élargissant les invitations à des structures aquitaines (Pyrénées Atlantiques, Lot et Garonne) et en abordant le théâtre, la danse et la chanson. La rencontre ouvrira sur une soirée double (spectacle à 19 heures et 21h30 avec une assiette grignotage entre les deux parties de la soirée). Vous trouverez sur le site toutes les infos nécessaires. La saison reste orientée, comme les précédentes, sur l'aspect contemporain du spectacle vivant (danse, théâtre, musique, chanson), les compagnies locales avec une ouverture régionale. Le Conseil Général nous apporte une aide précieuse et conséquente mais il est vrai que le dialogue avec les responsables administratifs ou élus sont réguliers. Le Conseil Régional nous accorde une aide qui correspond à un mois et demi de loyer de la salle. L'Etat s'est totalement désengagé de tout financement (il est vrai que le coût des bombes lâchées en Lybie est prohibitif). Nous sommes donc toujours en résistance.

Jean-Claude Parent

« ...le théâtre est une arme. Une arme très efficace. C'est pour cela qu'il faut lutter pour lui. »

Augusto Boal